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Existentialism
Jean Paul Sartre (1905 - 1980)
Erostate
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Nous
sommes un condamné à mort qui se prépare bravement au
dernier supplice, qui met tous ses soins à faire belle
figure sur l'échafaud et qui, entre temps, est enlevé
par une grippe espagnole. |
Les
hommes, il faut les voir d'en haut. J'éteignais la lumière et
je me mettais à la fenêtre : ils ne soupçonnaient même pas qu'on
pût les observer d'en dessus. Ils soignent la façade, quelquefois
les derrières, mais tous leurs effets sont calculés pour des
spectateurs d'un mètre soixante-dix. Qui donc a jamais réfléchi
à la forme d'un chapeau melon vu d'un sixième étage ? Ils négligent
de défendre leurs épaules et leurs crânes par des couleurs vives
et des étoffes voyantes, ils ne savent pas combattre ce grand
ennemi de l'Humain : la perspective plongeante. Je me penchais
et je me mettais à rire : où donc étaitelle, cette fameuse -'
station debout ' dont ils étaient si fiers ils s'écrasaient
contre le trottoir et deux longues jambes à demi rampantes sortaient
de dessous leurs épaules.Au balcon d'un sixième : c'est là que
j'aurais dû passer toute ma vie. Il faut étayer les supériorités
morales par des symboles matériels, sans quoi elles retombent.
Or, précisément, quelle est ma supériorité sur les hommes ?
Une supériorité de position, rien d'autre : je me suis placé
au-dessus de l'humain qui est en moi et je le contemple. Voilà
pourquoi j'aimais les tours de Notre-Dame, les plates-formes
de la tour Eiffel, le Sacré-Coeur, mon sixième de la rue Delambre.
Ce sont d'excellents symboles.Il fallait quelquefois redescendre
dans les rues. Pour aller au bureau, par exemple. J'étouffais.
Quand on est de plain-pied avec les hommes, il est beaucoup
plus difficile de les considérer comme des fourmis : ils touchent.
Une fois, j'ai vu un type mort dans la rue. Il était tombé
sur le nez. On l'a retourné, il saignait. J'ai vu ses yeux ouverts,
et son air louche, et tout ce sang. Je me disais : « Ce n'est
rien, ça n'est pas plus émouvant que de la peinture fraîche.
On lui a badigeonné le nez en rouge, voilà tout. » Mais j'ai
senti une sale douceur qui me prenait aux jambes et à la nu
que, je me suis évanoui. lis m'ont emmené dans une pharmacie,
m'ont donné des claques sur les épaules et fait boire, de l'alcool.
Je les aurais tués.
Je savais qu'ils étaient mes ennemis, mais eux ne le savaient
pas. Ils s'aimaient entre eux, ils se serraient les coudes;
et moi, ils M'auraient bien donné un coup de main par-ci, par-là,
parce qu'ils me croyaient leur semblable. Mais s'ils avaient
pu deviner la plus infime partie de la vérité, ils m'auraient
battu. D'ailleurs, ils l'ont fait plus tard. Quand ils m'eurent
pris et qu'ils ont su qui .j'étais, ils m'ont passé à tabac,
ils m'ont tapé dessus pendant deux heures, au commissariat,
ils m'ont donné des gifles et des coups de poing, ils m'ont
tordu les bras, ils m'ont arraché mon pantalon et puis, pour
finir, ils ont jeté mon lorgnon par terre et pendant que je
le cherchais, à quatre pattes, ils m'envoyaient en riant des coups de pied
dans le derrière. J'ai toujours prévu qu'ils finiraient par
me battre : je ne suis pas fort et je ne peux pas me défendre.
Il y en a qui me guettaient depuis longtemps : les grands. Ils
me bousculaient dans la rue, pour rire, pour voir ce que je
ferais. Je ne disais rien. Je faisais semblant de n'avoir pas
compris. Et pourtant., m'ont eu. J'avais peur d'eux : c'était
un pressentiment. Mais vous pensez bien que j'avais des raisons
plus sérieuses pour les haïr.
De ce point de vue, tout est allé beaucoup mieux à dater du jour où je me suis acheté un revolver. On se sent
fort quand on porte assidûment sur soi une de ces choses qui
peuvent exploser et faire du bruit. Je le prenais le dimanche,
je le mettais tout simplement dans la poche de mon pantalon
et puis l'allais me promener - en général sur les boulevards.
Je le sentais qui tirait sur mon pantalon comme un crabe, le
le sentais contre ma cuisse, tout froid. Mais peu à peu, il
se réchauffait au contact de mon corps. Je marchais avec une
certaine raideur, j'avais l'allure du type qui est en train
de bander et que sa verge freine à chaque pas. Je glissais ma
main dans ma poche et je tâtais l'objet. De temps en
temps, j'entrais dans un urinoir même là-dedans je faisais bien
attention parce qu'on a souvent des voisins -, je sortais mon
revolver, le le soupesais, je regardai a crosse aux quadrillages
noirs et sa gâchette noire qui ressemble à une paupière demi-close.
Les autres, ceux qui voyaient, du dehors, mes pieds écartés
et le bas de mon pantalon, croyaient que je pissais. Mais je
ne pisse jamais dans les urinoirs.
Un soir, l'idée m'est venue de tirer sur des hommes. C'était
un samedi soir, j'étais sorti pour chercher Léa, une blonde
qui fait le quart devant un hôtel de la rue du Montparnasse.
Je n'ai jamais eu de commerce intime avec une femme : je me
serais senti volé. On leur monte dessus, c'est entendu, mais
elles vous dévorent le bas-ventre avec leur grande bouche poilue
et, à ce que j'ai entendu dire, ce sont elles - et de loin -
qui gagnent à cet échange. Moi je ne demande rien à personne,
mais je ne veux rien donner non plus. Ou alors il m'aurait fallu
une femme froide et pieuse qui me subisse avec dégoût. Le premier
samedi de chaque mois, je montais avec Léa dans une chambre
de l'hôtel Duquesne. Elle se déshabillait, et je la regardais
sans la toucher.Quelquefois, ça partait tout seul dans mon pantalon;
d'autres fois, j'avais le temps de rentrer chez moi pour me
finir. Ce soir-là, je ne la trouvai pas à son poste. J'attendis
un moment et comme je ne la voyais pas venir, je supposai qu'elle
était grippée. C'était au début de janvier et il faisait très
froid. Jétais désolé : je suis un imaginatif et je m'étais vivement
représenté, le plaisir que je comptais tirer de cette soirée.
Il y avait bien, dans la rue d'Odessa, une brune que j'avais
souvent remarquée, un peu mûre mais ferme et potelée : je ne
déteste pas les femmes mûres : quand elles sont dévêtues, elles
ont l'air plus nues que les autres. Mais elle n'était pas au
courant de mes convenances, et ça m'intimidait un peu de lui
exposer ça de but en blanc. Et puis Je me défie des nouvelles
connaissances : ces femmes-là peuvent très bien cacher un voyou
derrière une porte, et, après ça, le type s'amène tout d'un
coup et vous prend votre argent. Bien heureux s'il ne vous donne
pas des coups de poing.Pourtant, ce soir-là, J'avais je ne sais
quelle hardiesse, je décidai de passer chez moi pour prendre
mon revolver et de tenter l'aventure.
Quand J'abordai la femme, un quart d'heure plus tard, mon arme
était dans ma poche, et je ne craignais plus rien. A la regarder
de près, elle avait plutôt l'air misérable. Elle ressemblait
à ma voisine d'en face, la femme de l'adjudant, et j'en fus
très satisfait parce qu'il y avait longtemps que J'avais envie
de la voir à poil, celle-là. Elle shabillait la fenêtre ouverte,
quand l'adjudant était parti, et j´étais resté souvent derrière
mon rideau pour la surprendre. Mais elle faisait sa toilette
au fond de la pièce.
A l'hôtel Stella, il ne restait qu'une chambre libre, au quatrième.
Nous montâmes. La femme était assez lourde et s'arrêtait à chaque
marche, pour souffler. J´étais très à l'aise : fait un corps
sec, malgré mon ventre et il faudrait plus de quatre étages
pour me faire perdre haleine. Sur le palier du quatrième, elle
s'arrêta et mit sa main droite sur son coeur en respirant très
fort. De la main gauche elle tenait la clef de la chambre.
C'est haut, dit-elle en essayant de me sourire.
Je lui pris la clef sans répondre et l'ouvris la porte. Je tenais
mon revolver de la main gauche, braqué droit devant moi à travers
la poche et je ne le lâchai qu'après avoir tourné le commutateur.
La chambre était vide. Sur le lavabo, ils avaient nus un petit
carré de savon vert, pour la passe. Je souris : avec moi ni
les bidets ni les petits carrés de savon n'ont fort à faire.
La femme soufflait toujours, derrière moi, et ça m'exaltait.
Je me retournai; elle me tendit ses lèvres. Je la repoussai.
Déshabille-toi, lui dis-je, y avait un fauteuil en tapisserie;
je ni confortablement. C'est dans ces cas-là que je reg de ne
pas fumer. La femme ôta sa robe puis s'arrêt me jetant un regard
méfiant.
- Comment t'appelles-tu ?lui dis-je en me re sant en arrière.-Renée.-
Eh bien, Renée, presse-toi, fattends. Tu ne te déshabilles pas
?- Va, va, lui dis-je, ne t'occupe pas de moi. Elle fit tomber
son pantalon à ses pieds puis le ramassa et le posa soigneusement
sur sa robe avec so soutien-gorge. - Tu es donc un petit vicieux,
mon chéri, un petit paresseux? me demanda-t-elle tu veux que
ce soit ta petite femme qui fasse tout le travail ? En même
temps elle fit un Pas vers moi et s'appuyant avec les mains
sur les accoudoirs de mon fauteuil, elle essaya lourdement de
s'agenouiller entre mes jambes. Mais je la relevai avec rudesse
- Pas de ça, pas de ça, lui dis-je. Elle me regarda avec surprise.
Mais qu'est-ce que tu veux que je te fasse ?-Rien. Marche, Promène-toi,
je ne t'en demande pas plus.
Elle se mit à marcher de long en large, d'un air gauche. Rien
n'embête plus les femmes que de marcher quand elles sont nues.
Elles n'ont pas l'habitude de poser les talons à plat. La putain
voûtait le dos et laissait pendre ses bras. Pour moi, j'étais
aux anges : j'étais là, tranquillement assis dans un fauteuil,
vêtu jusqu'au cou, j'avais gardé jusqu'à mes gants, et cette
darne mûre s'était mise toute nue, sur mon ordre et virevoltait
autour de moi. Elle tourna la tête vers moi et, pour sauver
les apparences, me sourit coquettement :- Tu me trouves belle?
Tu te rinces l'oeil?- T'occupe pas de ça. Dis donc, me demanda-t-elle
avec une indignation subite, t'as l'intention de me faire marcher
longtemps comme ça ? - Assieds-toi.
Elle s'assit sur le lit, et nous nous regardâmes en silence.
Elle avait la chair de poule. On entendait le tic-tac d'un réveil,
de l'autre côté du mur. Tout à coup je lui dis - Écarte les
jambes. Elle hésita un quart de seconde, puis elle obéit. je
regardai entre ses jambes et je reniflai, Puis Je me mis à rire
si fort que les larmes me vinrent aux yeux. Je lui dis simplement.
- Tu te rends compte ? Et je repartis à rire.Elle me regarda
avec stupeur, puis rougit violemment et referma les jambes.-
Salaud, dit-elle entre ses dents. Mais je ris de plus belle,
alors elle se leva d'un bond et prit son soutien-gorge sur la
chaise. - Hé là, lui dis-je, ça n'est pas fini.Je te donnerai
cinquante francs tout à l'heure, mais j'en veux pour mon argent.
Elle prit nerveusement son pantalon. - J'en ai marre, tu comprends.
Je ne sais pas ce que tu veux. Et si tu m'as fait monter pour
te fiche de moi... Alors j'ai sorti mon revolver et je le lui
ai montré. Elle m'a regardé d'un air sérieux et elle a laissé
tomber son pantalon sans rien dire,
- Marche, lui dis-je, promène-toi. Elle s'est promenée encore
cinq minutes. Puis Je lui ai donné ma canne et je lui a' fait
faire l'exercice. Quand j'ai senti que mon caleçon était mouillé,
je me suis levé et je lui ai tendu un billet de cinquante francs.
Elle l'a pris. - Au revoir, ajoutai-je, je ne t'aurai pas beaucoup
fatiguée pour le prix. Je suis parti, je l'ai laissée toute
nue au milieu de la chambre, son soutien-gorge dans une main,
le billet de cinquante francs dans l'autre. Je ne regrettais
pas mon argent : je l'avais ahurie et ça ne s'étonne pas facilement,
une putain. J'ai pensé en descendant l'escalier:
« Voilà ce que le voudrais, les étonner tous.
» J'étais joyeux comme un enfant. J'avais emporté le savon vert
et, rentré chez moi, je le frottai longtemps sous l'eau chaude
jusqu'à ce qu'il ne fût plus qu'une mince pellicule entre mes
doigts et qu'il ressemblât à un bonbon à la menthe sucé très
longtemps.
Mais, la nuit,je me réveillai en sursaut et je revis son visage,
les yeux qu'elle faisait quand je lui ai montré mon feu, et
son ventre -ras qui sautait à chacun de ses pas.
Que j'ai été bête, me dis-je. Et je sentis un remords amer :
j'aurais dû tirer pendant que j'y étais, crever ce ventre comme
une écumoire. Cette nuit-là et les trois nuits suivantes, je
rêvai de six petits trous rouges groupés en cercle autour du
nombril.
Par la suite je ne sortis plus sans mon revolver. Je regardais
le dos des gens et J'imaginais, d'après leur démarche, la façon
dont ils tomberaient si Je leur tirais dessus. Le dimanche,
je pris l'habitude d'aller me poster devant le Châtelet, à la
sortie des concerts classiques. Vers six heures, j'entendais
une sonnerie, et les ouvreuses venaient assujettir les portes
vitrées avec des crochets. C'était le commencement : la foule
sortait lentement; les gens marchaient d'un pas flottant, les
yeux encore pleins de rêve, le coeur encore plein de jolis sentiments.Il
y en avait beaucoup qui regardaient autour d'eux d'un air étonné
: la rue devait leur paraître toute bleue. Alors, ils souriaient
avec mystère : ils passaient d'un monde à l'autre. C'est dans
l'autre que je les attendais, moi. J'avais glissé ma main droite
dans ma poche et je serrais de toutes mes forces la crosse de
mon arme. Au bout d'un moment, je me voyais en train de leur
tirer dessus. Je les dégringolais comme des pipes, ils tombaient
les uns sur les autres, et les survivants, pris de panique,
refluaient dans le théâtre en brisant les vitres des portes.
C'était un jeu très énervant : mes mains tremblaient, à la fin.
et J'étais obligé d'aller boire un cognac chez Dreher pour me
remettre. Les femmes je ne les aurais pas tuées. Je leur aurais
tiré dans les reins. Ou alors dans les mollets, pour les faire
danser. Je n'avais rien décidé encore. Mais je pris le parti
de tout faire comme si ma décision était arrêtée. J'ai commencé
par régler des détails accessoires. J'ai été m'exercer dans
un stand, à la foire de DenfertRochereau. Mes cartons nétaient
pas fameux mais les hommes offrent des cibles larges, surtout
quand on tire à bout portant. Ensuite, je me suis occupé de
ma publicité. J'ai choisi un jour où tous mes collègues étaient
réunis au bureau. Un lundi matin. Jétais très aimable avec eux,
par principe, bien que J'eusse horreur de leur serrer la main.
Ils ôtaient leurs gants pour dire bonjour, ils avaient une façon
obscène de déculotter leur main, de rabattre leur gant et de
le faire glisser lentement le long des doigts en dévoilant la
nudité grasse et chiffonnée de la paume. Moi, je gardais toujours
mes gants. Le lundi matin, on ne fait pas grand-chose. La dactylo
du service commercial venait de nous apporter les quittances.
Lemercier la plaisanta gentiment, et, quand elle fut sortie,
ils détaillèrent ses charmes avec une compétence blasée. Puis
ils parlèrent de Lindbergh. Ils aimaient bien Lindbergh. Je
leur dis - Moi J'aime les héros noirs.
- Les nègres ? demanda Massé.
- Non, noirs comme on dit Magie
noire. Lindbergh est un héros blanc. Il ne m'intéresse pas.
- Allez voir si c'est facile
de traverser l'Atlantique, dit algrement Bouxin.
Je leur exposai ma conception
du héros noir: - Un anarchiste, résuma Lemercier. - Non, dis-je
doucement. les anarchistes aiment les hommes à leur façon.
- Alors, ce serait un détraqué. Mais Massé, qui avait des
lettres, intervint à ce moment :Je le connais votre type,
me dit-il. Il s'appelle Érostrate. Il voulait devenir'illustre
et il n'a rien trouvé de mieux que de brûler le temple dÉphèse,
une des sept mervelles du monde.
- Et comment s'appelait l'architecte de ce temple ?
- Je ne me rappelle plus, confessa-t-il, je crois même qu'on
ne sait pas son nom.
- Vraiment ? Et vous vous rappelez le nom d'Érostrate ? Vous
voyez qu'il n'avait pas fait un si mauvais calcul.
La conversation prit fin sur ces mots, mais étais bien tranquille;
ils se la rappelleraient au bon moment. Pour moi, qui, jusqu'alors,
n'avais jamais entendu parler d'Érostrate, son histoire m'encouragea.
Il y avait plus de deux mille ans qu'il était mort, et son
acte brillait encore, comme un diamant noir. Je commençais
à croire que mon destin serait court et tragique. Cela me
fit peur tout d'abord, et puis je m'y habituai. Si on prend
ça d'une certaine façon, c'est atroce, mais, d'un autre côté,
ça donne à l'instant qui passe une force et une beauté considérables.
Quand je descendais dans la rue, je sentais en mon corps une
puissance étrange. J'avais sur moi mon revolver, cette chose
qui éclate et qui fait du bruit. Mais ce n'était plus de lui
que je tirais mon assurance, c'était de moi : j'étais un être
de l'espèce des revolvers, des pétards et des bombes. Moi
aussi, un jour, au terme de ma sombre vie, j'exploserais et
"illuminerais le monde d'une flamme violente et brève
comme un éclair de magnésium. Il m'arriva, vers cette époque,
de faire plusieurs nuits le même rêve. J'étais un anarchiste,
je m'étais placé sur le passage du tsar et je portais sur
moi une machine infernale. A l'heure dite, le cortège passait,
la bombe éclatait, et nous sautions en l'air. moi, le tsar
et trois officiers chamarrés d'or, sous les yeux de la foule.
Je restais maintenant des semaines entières sans paraître
au bureau. Je me promenais sur les boulevards, au milieu de
mes futures victimes, ou bien je m'enfermais dans ma chambre
et je tirais des plans. On me congédia au début d'octobre.
l'occupai alors mes loisirs en rédigeant la lettre suivante,
que je copiai en cent deux exemplaires.
« Monsieur,
« Vous êtes célèbre et vos ouvrages tirent à trente mille.
Je vais vous dire pourquoi - c'est que vous a,.,, les hommes.
Vous avez l'humanisme dans le sang c'est bien de la chance.
Vous vous epanouissez quand vous êtes en compagnie; dès que
vous voyez un de vos semblables, sans même le connaître, vous
vous sentez de la sympathie pour lui. Vous avez du goût pour
son corps, pour la façon dont il est articulé, pour ses jambes
qui s'ouvrent et se ferment à volonté, pour ses mains surtout
: ça vous plaît qu'il ait cinq doigts à chaque main et qu'il
puisse opposer le pouce aux autres doigts. Vous vous délectez,
quand votre voisin prend une tasse sur la table, parce qu'
Il y a une manière de prendre qui est proprement humaine et
que vous avez souvent décrite dans vos ouvrages, moins souple,
moins rapide que celle du singe, mais, n'est-ce pas ? tellement
plus intelligente. Vous aime aussi la chair de l'homme, son
allure de grand blessé e rééducation, son air de réinventer
la marche à chaqu pas et son fameux regard que les fauves
ne peuven supporter. Il vous a donc été facile de trouver
l'accen qui convient pour parler à l'homme de lui-même; un
accent pudique mais éperdu. Les gens se jettent sur vos livres
avec gourmandise, ils les lisent dans un bon fauteuil, ils
pensent au grand amour malheureux et discret que vous leur
portez et ça les console de bien des choses, d'être laids,
d'être lâches, d'être cocus, de n'avoir pas reçu d'augmentation
au premier janvier. Et l'on dit volontiers de votre dernier
roman : c'est une bonne action.
« Vous serez curieux de savoir, je suppose, ce que peut être
un homme qui n'aime pas les hommes. Eh bien, c , est Mo' ,
et je les aime si peu que je vais tout à l'heure en tuer une
demi-douzaine; peut-être vous demanderez-vous : pourquoi seulement
une demidouzaine ? Parce que mon revolver n'a que six cartouches.
Voilà une monstruosité, n'est-ce pas ? Et, de plus, un acte
proprement impolitique ? Mais je vous dis que je nepeuxpas
les aimer. Je comprends fort bien ce que vous ressentez. Mais
ce qui vous attire en eux me dégoûte. J'ai vu comme vous des
hommes mastiquer avec mesure en gardant loeil pertinent, en
feuilletant de la main gauche une revue économique. Est-ce
ma faute si je préfère assister au repas des phoques ? L'homme
ne peut rien faire de son visage sans que ça tourne au jeu
de physionomie. Quand il mâche en gardant la bouche close,
les coins de sa bouche montent et descendent, il a l'air de
passer sans relâche de la sérénité à la surprise pleurarde.
Vous aimez ça, je le sais, vous appelez ça la vigilance de
l'Esprit. Mais moi ça m'écoeure : je ne sais pas pourquoi;
je suis né ainsi.
« S'il n'y avait entre nous qu'une différence de goût, je
ne vous importunerais pas. Mais tout se passe comme si vous
aviez la grâce et que je ne l'aie point. Je suis libre d'aimer
ou non le homard à l'américaine, mais si je n'aime pas les
hommes, Je suis un misérable et je ne puis trouver de place
au soleil. Ils ont accaparé le sens de la vie. Jespère que
vous comprenez ce que je veux dire. Voilà trente-trois ans
que je me heurte à des portes closes au-dessus desquelles
on a écrit : " Nul n'entre ici s'il n'est humaniste.
Tout ce que j 1 ai entrepris J'ai dû l'abandonner; il fallait
choisir : ou bien c'était une tentative absurde et condamnée
ou bien il fallait qu'elle tournât tôt ou tard à leur profit.
Les pensées que le ne leur destinais pas expressément, je
n'arrivais pas à les détacher de moi, à les formuler : elles
demeuraient en moi comme de légers niouvements organiques.
Les outils mêmes dont je me servais, je sentais qu'ils étaient
à eux; les mots par exemple : j'aurais voulu des mots à moi.
Mais ceux dont je dispose ont traîné dans je ne sais combien
de consciences; ils s'arrangent tout seuls dans ma tête en
vertu d'habitudes qu'ils ont prises chez les autres et ça
n'est pas sans répugnance que le les utilise en vous écrivant.
Mais c'est pour la dernière fois. Je vous le dis : il faut
aimer les hommes ou bien c'est tout juste s'ils vous permettent
de bricoler. Eh bien, moi, je ne veux pas bricoler. Je vais
prendre, tout à l'heure, mon revolver, le descendrai dans
la rue et le verrai si l'on peut réussir quelque chose contre
eux. Adieu, monsieur, peut-être est-ce vous que je vais rencontrer.
Vous ne saurez jamais alors avec quel plaisir je vous ferai
sauter la cervelle. Sinon - et c'est le cas le plus probable
- lisez les journaux de demain. Vous y verrez qu'un individu
nommé Paul Hilbert a descendu, dans une crise de fureur, cinq
passants sur le boulevard Edgar-Quinet. Vous savez mieux que
personne ce que vaut la prose des grands quotidiens. Vous
comprendrez donc que je ne suis pas " furieux ".
Je suis très calme au contraire et je vous prie d'accepter,
Monsieur, l'assurance de mes sentiments distingués.
« Paul HILBERT.
Je glissai les cent deux lettres
dans cent deux enveloppes et j'écrivis sur les enveloppes
les adresses de cent deux écrivains français. Puis je mis
le tout dans un tiroir de ma table avec six carnets de timbres.
Pendant les quinze jours qui suivirent, je sortis fort peu,
je me laissais occuper lentement par mon crime. Dans la glace,
où j'allais parfois me regarder, je constatais avec plaisir
les changements de mon visage. Les yeux s'étaient agrandis,
ils mangeaient toute la face. Ils étaient noirs et tendres
sous les lorgnons, et je les faisais rouler comme des planètes.
De beaux yeux d'artiste et d'assassin. Mais je comptais changer
bien plus profondément encore après l'accomplissement du massacre.
J'ai vu les photos de ces deux belles filles, ces servantes
qui tuèrent et saccagèrent leurs maîtresses. J'ai vu leurs
photos d'avant et d'après. Avant, leurs visages se balançaient
comme des fleurs sages au-dessus de cols de piqué. Elles respiraient
l'hygiène et l'honnêteté appétissante. Un fer discret avait
ondulé pillement leurs cheveux. Et, plus rassurante encore
que leurs cheveux frisés, que leurs cols et que
leur air d'être en visite chez le photographe, il y avait
leur ressemblance de Soeurs, leur ressemblance si bien pensante,
qui mettait tout de suite en avant les liens du sang et les
racines naturelles du groupe familial. Après, leurs faces
resplendissaient comme des incendies. Elles avaient le cou
nu des futures décapitées. Des rides partout, d'horribles rides de peur et de haine,
des plis,des trous dans la chair comme Si
une bete avec des grifes avait tourné en rond sur leurs visages. Et ces yeux,ces
grands veux noirs et sans fond - comme les miens. Pourtant
elles ne se ressemblaient plus. Chacune portait à sa manière
le souvenir de leur crime commun. « S'il suffit, me disais-je,
d'un forfait où le hasard a la plus grande part pour transformer
ainsi ces têtes d'orphelinat, que ne puis-je espérer d'un
crime entièrement conçu et organisé par moi? Il s'emparerait
de moi, bouleverserait ma laideur trop humaine... un crime,
ça coupe i en deux la vie de celui qui le commet. Il devait
y avoir des moments où l'on souhaiterait revenir en arrière,
mais il est là, derrière vous, il vous barre le passage, ce
minéral étincelant. Je ne demandais qu'une heure Pour jouir
du mien, pour sentir son poids écrasant. Cette heure, j'arrangerai
tout pour l'avoir a moi:je decidai de faire l'exécution dans
le haut de la rue d'Odessa.Je profiterais de 1' affolement
pour m' enfuir en les laissant ramasser leurs morts.Je courrais,
je traverserais le boulevard Edgar-Quinet et tournerais rapi
de trente secondes dans la rue Delambre. Je n'aurais besoin
que de 30 secondes pour atteindre la porte de l'immeuble où
j'habite.A ce moment-là, mes poursuivants seraient encore
sur le boulevard Edgar-Quinet, ils perdraient ma trace et
il leur faudra sûrement plus d'une heure pour la retrouver.
Je les attendrais chez moi et, quand je les entendrais frapper
à ma porte, je rechargerais mon revolver et je me tirerais
dans la bouche.
Je vivais plus largement; je
m'étais entendu avec un traiteur de la rue Vavin qui me faisait
porter, matin et soir, de bons petits plats. Le commis sonnait,
je n'ouvrais pas, j'attendais quelques minutes puis j'entrebâillais
ma porte et je voyais, dans un long panier posé sur le sol,
des assiettes pleines qui fumaient.
Le 27 octobre, à six heures
du soir, il me restait dix sept francs cinquante. Je pris
mon revolver et le paque de lettres, je descendis. J'eus soin
de ne pas fermer 1a porte, pour pouvoir rentrer plus vite
quand J'aurai fait mon coup. Je ne me sentais pas bien j'avais
les mains froides et le sang à la tête, les yeux me chatouillaient.
Je regardai les magasins, l'hôtel des Écoles, la papeterie
où j'achète mes crayons et je ne les reconnus pas. Je me disais
: « Qu'est-ce que c'est que cette rue ? » Le boulevard du
Montparnasse était plein de gens. Ils me bousculaient, me
repoussaient, me frappaient de leurs coudes ou de leurs épaules.
Je me laissais ballotter, la force me manquait pour me glisser
entre eux. Je me vis soudain au coeur de cette foule, horriblement
seul et petit. Comme ils auraient pu me faire mal, s'ils l'avaient
voulu ! J'avais peur à cause de l'arme, dans ma poche. Il
me semblait qu'ils allaient deviner qu' elle était là. Ils
me regarderaient de leurs yeux durs, ils diraient : « Hé mais...
mais... » avec une indignation joyeuse, en me harponnant de
leurs pattes d'hommes. Lynché! Ils me jetteraient au-dessus
de leurs têtes, et je retomberais dans leurs bras comme une
marionnette. le jugeai plus sage de remettre au lendemain
l'exécution de mon projet. J'allai dîner à La Coupole pour
seize francs quatre-vingts. Il me restait soixante-dix centimes
que je jetai dans le ruisseau. Je suis resté trois jours dans
ma chambre, sans manger, sans dormir. J'avais fermé les persiennes
et je n'osais ni m'approcher de la fenêtre ni faire de la
lumière. Le lundi, quelqu'un carillonna à ma porte. Je retins
mort souffle et fattendis. Au bout d'une minute,on sonna encore.
J'allai sur la pointe des pieds coller mon oeil au trou de
la serrure. Je ne vis qu'un morceau d'étoffe noire et un bouton.
Le type sonna encore puis redescendit : je ne sais pas qui
c'était. Dans la nuit. j'eus des visions fraîches, des palmiers,
de l'eau qui coulait, un ciel violet au-dessus d'une coupole.
Je n'avais pas soif parce que,d'heure en heure, j'allais boire
au robinet de l'évier.Mais j'avais faim. J'ai revu aussi la
putain brune.C'etaitdans un château que j'avais fait construire
sur les Causses Noires à vingt lieues de tout village. Elle
etait nue et seule avec moi.Je l'ai forcée à se mettre à genoux
sous la menace de mon revolver, à courir à quatre pattes;
puis Je l'ai attachée à un pilier,et apres lui avoir longuement
expliqué ce que j'allais faire,a l'ai criblée de balles. Ces
images m'avaient troublé que j'ai dû me contenter. Après,
je suis resté inmobile dans le noir, la tête absolument vide.
Les meubles se sont mis à craquer. Il était cinq heures du
matin. J'aurais donné n'importe quoi pour quitter ma chambre,mais
je ne pouvais pas descendre à cause des gens qui marchaient
dans les rues.Le jour est venu. Je ne sentais plus ma faim,
mais le me suis mis a suer j'ai trempé ma chemise. Dehors,
il y avait du soleil. Alors j'ai pensé « Dans une chambre close, dans le noir Il est tapi. Djepuis
trois jours, Il n'a ni mangé ni dormi.On a soné, et Il n'a
pas ouvert. Tout à l'heure, Il va descendre dans la rue et
Il tuera. » Je me faisais peur. A six heures du soir, la faim
m'a repris. Jétais fou de colère. Je me suis cogné un moment
dans les meubles,puis j'ai allumé l'électricitéj'ai allumé
l'électricité dans les chambres, à la cuisine aux cabinets.
Je me suis mis à chanter à tue-tête, j'ai lavé mes mains et
je suis sorti. Il m'a fallu deux bonnes minutes pour mettre
toutes mes lettres à la boîte.Je les enfonçais par paquets
de dix.J'ai dû friper quelques enveloppes.Puis, J'ai suivi
le boulevard M Montparnasse jusqu'à la rue d'Odessa. Je me
suis arrêté devant la glace d'une chemiserie et,quand j 'ai
vu mon visage, j'ai pensé C'est pour ce soir. »
Je me postai dans le haut de
la rue d'Odessa, non loin du bec de gaz, et j'attendis. Deux
femmes passèrent. Elles se donnaient le bras, la blonde disant
:- Ils avaient mis des tapis à toutes les fenêtres et c'étaient
les nobles du pays qui faisaient la figuration.- Ils sont
panés ? demanda l'autre. Il n'y a pas besoin d'être pané pour
accepter un travail qui rapporte cinq louis par jour. - Cinq
louis! dit la brune, éblouie. - Elle ajouta, en passant près
de moi : Et puis je me figure que ça devait les amuser de
mettre les costumes de leurs ancêtres. Elles s'éloignèrent.
J'avais froid, mais je suais abondamment. Au bout d'un moment,
je vis arriver trois hommes; je les laissai passer : il m'en
fallait six. Celui de gauche me regarda et fit claquer sa
langue. Je détournai les yeux. A sept heures cinq, deux groupes
qui se suivaient de près débouchèrent du boulevard Edgar-Quinet.
Il y avait un homme et une femme avec deux enfants. Derrière
eux venaient trois vieilles femmes. Je fis un pas en avant.
La femme avait l'air en colère et secouait le petit garçon
par le bras. L'homme dit d'une voix traînante : - Il est emmerdant,
aussi, ce morpion. Le coeur me battait si fort que j'en avais
mal dans les bras. Je m'avançai et me tins devant eux, Immobile.
Mes doigts, dans ma poche, étaient tout mous autour de la
gâchette. - Pardon, dit l'homme en me bousculant. Je me rappelai
que j'avais fermé la porte de mon appartement et cela me contraria
: Il me faudrait perdre un temps précieux à l'ouvrir. Les gens
S'éloignèrent. Je fis volte-face et je les suivis machinalement.
Mais je n'avais plus envie de tirer sur eux. Ils se perdirent
dans la foule du boulevard.Moi, je m'appuyai contre le mur.
J'entendis sonner huit heures et neuf heures. Je me répétais
: « Pourquoi faut-il tuer tous ces gens qui sont déjà morts
», et j'avais envie de rire. Un chien vint flairer mes pieds.
Quand le gros homme me dépassa, je sursautai et je lui emboîtai
le pas. Je voyais le pli de sa nuque rouge entre son melon
et le col de son pardessus. Il se dandinait un peu et respirait
fort, il avait l'air costaud.Je sortis mon revolver :il était
brillant et froid, il me dégoûtait, je ne me rappelai pas
très bien ce que je devais en faire. Tantôt je le regardais
et tantôt je regardais la nuque du type. Le pli de la nuque
me souriait, comme une bouche souriante et amère. Je me demandais
si je n'allais pas jeter mon revolver dans un égout.
Tout d'un coup le type se retourna
et me regarda d'un air irrité. Je fis un pas en arrière.-
C'est pour vous... demander... Il n'avait pas l'air d'écouter,
Il regardait nies mains. J'achevai péniblement. - Pouvez-vous
me dire où est la rue de la Gaîté? Son visage était gros,
et ses lèvres tremblaient.Il ne dit rien, il allongea la main.
Je reculai encore et je lui dis «.Je voudrais...ce moment
le sus que j'allais me mettre à hurler.Je ne voulais pas :
je lui lâchai trois balles dans le ventre. Il toimba d'un
air idiot, sur les genoux, et sa tete roula sur son épaule
gauche.Salaud, lui dis-je, sacré salaud! Je m'enfuis. Je lentendis
tousser. J'entendis aussi des cris et une galopade derrière
moi.Quelqu'un demanda : "Qu'est-ce que c'est, ils se battent" puis tout
de suite après on cria : « A l'assassin! A J'assassin ! »
Je ne pensais pas que ces cris me concernaient. Mais ils me
semblaient sinistres. comme la sirène des pompiers quand j'étais
enfant. Sinistres et légèrement ridicules. Je courais de toute
la force de mes jambes. Seulement j'avais commis une erreur
impardonnable : au lieu de remonter la rue d'Odessa vers le
boulevard Edgar-Quinet, je la descendais vers le boulevard
du Montparnasse. Quand je m'en aperçus, il était trop
tard : j'étais déjà au beau milieu de la foule, des visages
étonnés se tournaient vers moi (je me rappelle celui d'une
femme très fardée qui portait un chapeau vert avec une aigrette).
et j'entendais les imbéciles de la rue d'Odessa crier à l'assassin
derrière mon dos. Une main se posa sur mon épaule. Alors je
perdis la tête : je ne voulais pas mourir étouffé par cette
foule. Je tirai encore deux coups de revolver. Les gens se
mirent à piailler et s'écartèrent. J'entrai en courant dans
un café. Les consommateurs se levèrent sur mon passage mais
ils n'essayèrent pas de m'arrèter, je traversai le café dans
toute sa longueur et je m"enfermai dans les lavabos.
Il restait encore une balle dans mon revolver. Un moment s'écoula.
J'étais essoufflé et je haletais. Tout était d'un silence
extraordinaire, comme si les gens faisaient exprès de se taire.
J'élevai mon arme jusqu'à mes yeux et je vis son petit trou
noir et rond : la balle sortirait par là; la poudre me brûlerait
le visage. Je laissai retomber mon bras et j'attendis. Au
bout d'un instant, ils s'amenèrent à pas de loup; ils devaient
être toute une troupe, à en juger par le frôlement des pieds
sur le plancher. Ils chuchotèrent un peu puis se turent. Moi,
je soufflais toujours et je pensais qu'ils m'entendaient souffler,
de l'autre côté de la cloison. Quelqu'un s'avança doucement
et secoua la poignée de la porte. Il devait sêtre plaqué de
côté contre le mur, pour éviter mes balles. Je eus tout de
même envie de tirer - mais la dernière balle était pour moi.
Qu'est-ce qu'ils attendent ? me demandai-je. S'ils se jetaient
sur la porte et s'ils la défonçaient tout de suite, je
n'aurais pas le temps de me tuer, et Ils me prendraient vivant. » Mais ils rie se pressaient pas,
ils me laissaient tout le loisir de mourir. Les salauds, ils
avaient peur.Au bout d'un instant, une voix s'éleva. - Allons,
ouvrez, on ne vous fera pas de mal. Il y eut un silence, et
la même voix reprit : - Vous savez bien que vous ne pouvez
pas vous échapper. Je ne répondis pas, je haletais toujours.
Pour m'encourager à tirer, le me disais ."S'ils me prentient,
Ils vont me battre, me casser des dents, Ils
me crèveront peut-être un oeil." J'aurais
voulu savoir si le gros type était mort. Petit-être que je
l'avais seulement blessé... et les deux autres balles, peut-être
qu'elles n'avaient atteint personne... Ils préparaient quelque
chose, ils étaient en train de tirer un objet lourdsur le
plancher ? Je me hâtai de mettre le canon de mon arme dans
ma bouche et je le mordis très fort. Mais je ne pouvais pas
tirer, pas même poser le doigt sur la gâchette. Tout était
retombé dans le silence. Alors j'ai jeté le revolver et je
leur ai ouvert la porte.
Ce
qu'on fait n'est jamais compris mais seulement loué ou blâmé.
Nietzsche, Gay Science |
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